Chronique du shop : roman de science-fiction

Depuis presque deux ans, nous suivons un vendeur qui travaille un jour par semaine dans un shop de vape d’une petite ville de Bretagne. Voici ses observations, anecdotes et méditations.

Le jour d’après

Quand, il y a bientôt deux ans, on m’a confié cette chronique du shop, jamais je n’aurais imaginé qu’elle dépasserait une page par numéro, ni que je me retrouverais à écrire un roman de science-fiction. Et pourtant : cette chronique sera plus longue que d’ordinaire, quant au roman de science-fiction, nous le vivons actuellement.

Ça a commencé, pourtant, par un samedi ordinaire. Quoique, nous nous en étions fait la réflexion, pas si ordinaire que cela. Le panier moyen et le chiffre global étaient 20 % au-dessus de la moyenne. Nous ne vendions pas à plus de clients, mais certains faisaient clairement du stock. Juste au cas où.

Quand nous nous sommes dit “au revoir”, après avoir fermé la boutique, au moment de rejoindre nos véhicules respectifs, mon collègue et moi ne savions pas trop de quoi seraient faits les prochains jours. “On verra la semaine prochaine”, me dit-il.

Ce n’était pas la peine d’attendre : on a vu, le soir même. En effet, le 14 mars à 20h, Édouard Philippe, Premier ministre, annonçait la fermeture des commerces non essentiels. Les autres pouvaient ouvrir en prenant des précautions. Ouverts, les bureaux de tabac. Fermées, les boutiques de vape.

Autant dire que la soirée fut longue et compliquée. Les associations de défense de la vape s’étaient aussitôt mises sur le créneau et avaient pris contact avec le ministère de la Santé. Restait à attendre. Je pensais à tous mes clients confiants, qui n’avaient pas fait leur stock, et me demandais ce qu’il allait advenir d’eux.

Confinement, jour zéro

Les jours suivants furent placés sous le signe du doute. Après que le ministre ait placé les boutiques de vape sur la liste des magasins essentiels, la réouverture était théoriquement possible. Mais ce ne fut pas le cas pour nous.

La décision avait été prise par la patronne. Ils sont deux à diriger l’enseigne, mari et femme, et autant monsieur voulait rouvrir avec les volontaires, autant madame, elle, ne voulait pas faire courir le moindre risque aux membres de l’équipe, même si les risques, nous les connaissions et les assumions.

Au niveau administratif, c’était la gabegie la plus complète. Les salariés avaient droit à des arrêts, puis non, ils avaient droit au chômage partiel, puis non. Le système était d’ailleurs particulièrement retors : il fallait avoir perdu 70 % du chiffre d’affaires du mois, mais sur la moitié du mois où le confinement avait commencé.

Un drive fut improvisé, par le directeur et son adjoint, au dépôt central, qui se trouve dans le nord du Finistère. Un peu loin de beaucoup de boutiques, il fut rapidement complété par un service de livraison à domicile. Mais ça ne suffisait toujours pas. De plus en plus de messages de clients arrivaient sur le thème “Je vais reprendre la cigarette”, “Je suis sur le point de reprendre la cigarette”, “J’ai repris la cigarette”, souvent de clients récents, mais parfois de plus anciens que nous croyions sauvés. C’est ce qui finit par emporter la décision. Il fallait rouvrir.

Confinement, jour 6

“Alors, quel effet ça vous fait de vivre dans un film de science-fiction ?” est l’apostrophe que j’ai pris l’habitude d’adresser aux habitués qui entrent un à un dans la boutique. Et la réaction est toujours la même : un léger arrêt, puis un grand sourire : “Oui, c’est fou, hein ? On n’aurait jamais imaginé vivre quelque chose comme ça”.

La décision avait été prise finalement juste avant le week-end. Réouverture, quelques jours par semaine, uniquement le matin, sur volontariat. Des consignes de sécurité avaient été mises en place, et au moindre manquement, nous fermions.

Je m’étais porté volontaire, avec quelques collègues, pris au jeu après avoir découvert l’exaltation de voir des inconnus délivrés de la prison tabagique dans laquelle ils s’étaient laissé enfermer. Il n’était pas question de les laisser retomber dans la clope, tout simplement.

Et donc, le grand jour était arrivé : la réouverture. Limitée à trois heures, le matin, avec des règles drastiques : un seul client à la fois dans le magasin, paiement par CB uniquement, aucun test de liquide, aucun contact avec le matériel, et, pour certains produits, rationnement. Autrement dit, je m’étais résigné à faire la police. Comme quoi, tout le monde peut se tromper.

Parce que l’ouverture ayant été annoncée sur Facebook, il y avait déjà du monde, devant le magasin et dans la rue piétonne habituellement fréquentée, mais dont toutes les enseignes étaient closes. Et les gens, mes clients, s’étaient organisés, sans se concerter. À deux mètres les uns des autres, en file. Disciplinés, sages, patients.

Toute la matinée, ce fut le défilé. Échanger un petit mot avec chacun, dispenser un conseil pour faire durer une résistance, expliquer à cette personne âgée, qui avait pris l’habitude de nous demander de changer sa résistance, comment le faire elle-même, sans toucher à son setup, voir son grand sourire ravi quand elle y est arrivée…

Désinfecter, désinfecter, désinfecter, la machine à carte entre chaque client, le comptoir toutes les deux personnes. Et les clients, sans que j’aie eu à inviter un seul d’entre eux à le faire, lisaient les consignes sur la porte, se désinfectaient spontanément les mains en entrant avec le gel mis à disposition.

Se rendre compte que, depuis deux heures, c’est le défilé ininterrompu, et que pas un seul resquilleur, pas un éclat de voix, par un mot acrimonieux.

Une dame entre dans la boutique. Machinalement, je regarde l’heure : 11h20. C’est rigolo, je l’avais remarquée à cause de je ne sais plus quel détail, elle attendait devant la boutique quand j’ai ouvert, à 10 heures. Une heure vingt qu’elle patiente, et c’est son tour. Et pourtant, pas un geste de mauvaise humeur, au contraire. Elle entre avec un grand sourire et me remercie chaleureusement d’être là.

En fait, en jetant un coup d’œil par la vitre, je me rends compte que les gens parlent entre eux. Ils conservent les distances, mais ils se parlent. Pour certains, c’est la première fois qu’ils discutent avec quelqu’un depuis le début du confinement.

Il y a même des gags. Un homme voit la file d’attente et se range sagement dedans, son panier à la main. Après avoir vu une personne rentrer dans la boutique, il demande à son voisin de devant : “Pardon, ce n’est pas la file d’attente pour aller au marché ?” ledit marché qui se tient 200 mètres plus bas, sur la place. C’est le voisin de devant, hilare, qui m’a raconté ça.

Gendarmerie nationale, bonjour

Plus tard, avant la fermeture, je vois une voiture de gendarmerie qui passe au ralenti vers la boutique, s’arrête un peu plus haut et fait marche arrière. Un gendarme descend et, tandis qu’il se dirige vers la porte d’un pas décidé, je sors toutes mes autorisations. Il entre dans la boutique, l’air concentré, sort sa cigarette électronique et me dit : “Bonjour, je cherche des résistances pour ça, vous en avez ?” J’en avais. S’en est suivie une conversation très intéressante.

Il faut que je dise un mot sur un client, Philippe. Lui et sa femme sont des habitués depuis longtemps. Il entre dans la boutique, lance une blague, comme il aime à le faire, éclate d’un grand rire tonitruant, puis sort un masque de son sac et me le tend : “Tiens, on en a eu quelques-uns, on s’est dit qu’on allait t’en donner un, avec tout ce que vous faites, c’est la moindre des choses”.

Mais le plus beau, c’est cet homme qui est rentré dans la boutique et a fait un stock de liquide. Il était à court depuis plusieurs jours, il avait fini par craquer et aller s’acheter quatre paquets de cigarettes, résigné. En rentrant chez lui, il a vu sur les réseaux sociaux l’annonce de la réouverture le lendemain. Il a décidé de tenir bon une nuit de plus et a balancé ses quatre paquets à la poubelle, sans les avoir ouverts. S’il avait fallu n’ouvrir la boutique que pour lui, eh bien ça en aurait quand même valu le coup.

Il y a de tout, dans les boutiques de vape en période de confinement. J’ai vu des clients arriver en bermuda et tee-shirt, profitant à fond des premiers rayons du soleil breton. Une autre, a contrario, entrer dans la boutique, gantée jusqu’au coude, masquée, avec une charlotte sur la tête. “Je suis asthmatique”, m’expliqua-t-elle.

Avec les habitués, toujours le même petit manège : ils entraient dans la boutique, commençaient machinalement à tendre la main, avant d’arrêter le geste en cours de route et de le finir par le même petit salut. Une sorte de “salut du confiné”.

Petit à petit, ça s’est tassé. Du chiffre exceptionnel des premiers jours, nous sommes revenus à des ventes, certes au-dessus de la moyenne, mais loin des records que nous avions pu battre les premiers jours d’ouverture. L’effet stock, sans doute, mêlé à une application stricte du confinement. Le panier moyen restait, en revanche toujours au-dessus de la moyenne. Les gens ne venaient pas pour rien, et c’est une bonne chose.

Aller à l’essentiel

Et, malgré les mesures de sécurité, malgré toutes les précautions mises en place, malgré tous les avertissements reçus et donnés, je l’ai eu, pour finir, ce satané Covid-19. Peut-être transmis au magasin. Peut-être transmis au supermarché, en faisant un plein de courses. Peut-être ramené de son travail par ma colocataire. Peu importe. Peut-être même que ce n’était pas lui, mais une forme particulièrement tordue de la grippe saisonnière. En tout cas, tous les symptômes étaient là : agueusie, fièvre, difficultés respiratoires, épuisement. Et c’était la forme bénigne. Quand on passe une nuit à chercher son souffle comme si on venait de finir un marathon sans entraînement, on comprend plus facilement que des gens restent sur le carreau. Ce truc est une vraie saleté.

Lorsque la société, par souci de transparence, a publié sur la page Facebook qu’il y avait un cas, des dizaines de messages de sympathie ont afflué, de clients de la boutique, réellement désolés. Pas un seul reproche, pas un seul pour nous demander si j’avais pu contaminer quelqu’un, pas un seul non plus pour demander “mais comment on va faire, du coup ?”

Ce n’est pas pour ça que je vais y retourner aussitôt que le médecin m’aura donné son feu vert, mais parce que, ancien esclave du tabac, je connais la valeur de la liberté qu’on offre aux autres. Mais c’est pour ça que j’y retournerai avec le sourire.

La boutique a été décontaminée, par précaution, une vitre de protection anti-postillons installée sur le comptoir. La boutique a rouvert avec une collègue qui a pris le relais. À travers la France, je vois plein d’autres boutiques qui s’organisent. Le scandale de l’acétate de vitamine E aux USA l’été dernier n’a pas eu la vape, le Covid-19 ne l’aura pas non plus. Certains voient dans cette succession de galères comme une malédiction. Moi j’y vois un test grandeur nature de la solidité du secteur. Et il est réussi, haut la main.

Prenez soin de vous, et rendez-vous, tous sans exception, dans le prochain numéro, pour, espérons-le, la chronique de l’après-Covid.